Professeur Molimard, père de la tabacologie : Avec la cigarette électronique, est-ce « du sérieux » ?

Pavé dans la marre

Le Professeur Molimard dénonce à demi mot une réglementation qui pourrait être néfaste pour la santé des fumeurs

Le Professeur Robert Molimard, l’un des pionniers de la tabacologie et professeur honoraire à la Faculté de médecine Paris-Sud vient d’écrire un article qui jette un pavé dans la mare aux requins du marché de la cigarette électronique. Ce n’est pas le premier membre du corps médical à témoigner de l’espoir que suscite la cigarette électronique mais c’est certainement celui dont l’aura est la plus grande. Son article fait le point sur le mode de fonctionnement et les substances contenues dans la cigarette électronique. Surtout, il évoque le lobby de l’industrie pharmaceutique qui souhaite s’accaparer le marché au détriment de la santé des fumeurs.

Le Professeur Robert Molimard : sommité de la tabacologie en France

Pour rappel, le Professeur Robert Molimard n’est ni plus ni moins que l’un des précurseurs de la recherche sur le tabagisme et le père fondateur de la tabacologie en France.

Professeur Molimard

Professeur Robert Molimard père fondateur de la tabacologie

Il est l’initiateur de la première journée de la dépendance tabagique qu’il organise à Paris le 11 décembre 1982. En 1983, il fonde la Société d’étude de la dépendance tabagique et des phénomènes comportementaux apparentés dont le but est de promouvoir la recherche sur le tabagisme. Puis en 1986, il crée le premier véritable enseignement mondial en tabacologie à l’Université Paris Descartes sanctionné par le  Diplôme d’université d’étude de la dépendance tabagique et des phénomènes comportementaux apparentés qui deviendra en 1989, le Diplôme inter-universitaire de tabacologie. Il mit tout en œuvre pour que ce diplôme soit effectivement  reconnu par le Conseil National de l’Ordre des médecins.

Au delà de la formalisation théorique, cet esprit curieux est à l’origine de travaux expérimentaux sur l’addiction à partir de tests sur des rats. Il tentera notamment en vain de rendre des rats dépendants à la nicotine. En s’appuyant sur ses recherches expérimentales, il se distingue de la majorité de ses confrères par sa remise en cause des théories de dépendances reposant essentiellement sur la nicotine qui selon lui sont surtout une manne financière pour l’industrie pharmaceutique est seraient un frein pour identifier les autres causes de la dépendance tabagique. Il a souvent eu des prises de positions pour défendre les fumeurs qu’il assimile à des victimes. Il a notamment dénoncé la stigmatisation qui les touche et les hausses du prix du tabac qu’il estime inefficaces et qui grèveraient le budget des plus modestes, principaux touchés par le tabagisme.

Agé aujourd’hui de 85 ans, insatiable curieux, il fait autant figure de sage que d’électron libre dans le milieu de la tabacologie.

Panorama de la cigarette électronique

Avec son article Avec la cigarette électronique, est-ce « du sérieux » ?, il dame le pion au Professeur Dautzenberg, désigné par la Ministre de la Santé pour écrire un rapport sur la cigarette électronique en vue de fixer une réglementation en France et dont les conclusions devraient être rendus publiques ces jours-ci.

Le Professeur Molimard fait un état des lieux extrêmement détaillé du principe de fonctionnement de la cigarette électronique : du dispositif de vaporisation à  l’explication de la présence de vapeur lors de l’expiration du « vapoteur ».

Il s’intéresse également en détail aux différents constituants du liquide pour cigarette électronique et plus particulièrement au propylène glycol et la glycérine végétal dont il rappelle les propriétés, l’absence de toxicité et le caractère halal  Il tord notamment le coup à certains amalgames qui ont pu être fait notamment entre le propylène glycol et l’éthylène glycol, tous deux utilisés comme antigel mais ayant chacun des caractéristiques bien différentes, le premier étant également un additif alimentaire alors que l’autre est toxique. Même si les mentalités ont grandement évolué sur la cigarette électronique et qu’elle est de moins en moins diabolisée, il est toujours intéressant qu’une sommité rappelle tous les éléments techniques.

Un pavé dans la mare aux requins

La dernière partie de l’article, intitulée « controverse » est certainement la plus intéressante. Plusieurs passages méritent d’être analysés plus en détails et j’y reviendrai très prochainement. Je vais ici me focaliser sur le fait que c’est probablement la première fois qu’un scientifique français de cette envergure tacle à ce point les opposants à la cigarette électronique et en ombre chinoise l’industrie pharmaceutique.

D’abord très hostiles à la cigarette électronique, certains ont totalement changé leur fusil d’épaule comme la « European Respiratory Society » ou le Professeur Dautzenberg (cité directement dans l’article). Des vapoteurs s’en réjouissent mais le jeu qui semble se jouer en coulisse leur sera probablement défavorable.

Le Professeur Molimard pense en effet que l’industrie pharmaceutique est derrière les limitations prévues au niveau européen sur la cigarette électronique en terme de taux de nicotine et d’arômes. L’objectif sous-jacent serait bien entendu d’éliminer un concurrent aux gommes à mâcher nicotinées et aux patchs. Dans un second temps elle pourrait proposer une cigarette électronique dite « saine » avec n’importe quel niveau de nicotine et certifiée par une autorisation de mise sur le marché que les fabricants actuels ne peuvent obtenir. Elle bénéficierait alors d’un monopole sur ce produit prometteur mais qui irait à l’encontre des intérêts des fumeurs comme je l’ai déjà mis en évidence dans « Cigarettes électroniques en pharmacie : une fausse bonne idée »

Théorie du complotNous ne savons pas encore la teneur des conclusions du rapport du Professeur Dautzenberg mais il serait étonnant qu’il ne propose pas une médicalisation de la cigarette électronique. Une analyse de l’évolution de son discours va dans ce sens. Pour schématiser voici les différents actes de la pièce qui se joue sous les yeux des vapoteurs :

1) L’indifférence – On peut tout à fait imaginer qu’il y a eu une première phase où l’industrie pharmaceutique et le Professeur Dautzenberg ne croyaient pas en la cigarette électronique et n’y prêtaient même pas attention.

2) La désinformation – Puis, voyant un concurrent potentiel aux substituts nicotinés en vente en pharmacie, ils ont tenté de tuer le poussin dans l’oeuf en la décrédibilisant et en instaurant la peur sous prétexte du principe de précaution. Quel vapoteur n’a pas entendu par un proche : « on ne sait pas ce qu’il y a dans le cigarette électronique, il paraît même que c’est plus dangereux que le tabac ».

3) La réglementation Or l’engouement de la cigarette électronique s’est confirmé malgré la quasi absence de publicité et la désinformation sur le produit. De plus, certaines études ont commencé à montrer une toxicité très nettement inférieure à la cigarette classique. Devant le marché potentiel de la cigarette électronique, plusieurs ont retourné leur veste. Ils ont commencé à présenter la cigarette électronique comme une innovation à condition de la réglementer. Relayant toujours que la nicotine est la principale cause d’addiction chez les fumeurs, ils ont pointé du doigt le fait que les jeunes risquaient potentiellement de s’y mettre. De plus ils ont demandé un contrôle des liquides qui d’après eux sont essentiellement fabriqués en Chine.
Qui mieux que les pharmaciens peuvent garantir que les mineurs ne commencent pas à consommer ce produit ? Et qui mieux que l’industrie pharmaceutique sait ce qui est bon ou mauvais pour la santé ? Et pourquoi ne pas impliquer les médecins pour la prescription de la cigarette électronique ?…L’angle d’attaque était trouvé. Dans un premier temps la cigarette électronique est rendu moins attractive en imposant un bas niveau de nicotine et en limitant les arômes. Cela permet de continuer à vendre des substituts nicotiniques.

4) Le monopole – Puis, puisque seule l’industrie pharmaceutique a la légitimité de vendre une cigarette électronique quel que soit le niveau de nicotine, elle propose des modèles disposant d’une autorisation de mise sur le marché et bénéficie d’un monopole sur le produit.

On peut espérer que toute cette théorie du complot à laquelle croient de nombreux vapoteurs, ne soit en fait le fruit d’une trop grande imagination et d’une paranoïa exacerbée par les années de mensonges de l’industrie du tabac, un autre puissant lobby. Pourtant, imaginons que la cigarette électronique soit effectivement la panacée pour arrêter de fumer ou tout au moins « fumer » en réduisant considérablement les risques de cancers et autres maladies du tabac. Il y aurait potentiellement tout un pan de la médecine et en particulier les tabacologues qui seraient nettement moins sollicités.

Hippocrate le père de la médecine

Hippocrate le père de la médecine

Le serment d’Hippocrate de l’ordre national des médecins énonce clairement  « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. » et « Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire ». Le Professeur Molimard a certainement conscience que la fin du tabagisme signifierait de fait la fin de la discipline qu’il a créée mais le but ultime de la médecine est avant tout de sauver des vies, espérons que ses héritiers qui vivent de la lutte contre le tabagisme ne l’oublient pas.

 

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Sylvain Filatriau

 

4 réflexions au sujet de « Professeur Molimard, père de la tabacologie : Avec la cigarette électronique, est-ce « du sérieux » ? »

  1. Je ne pense pas que ce soit une théorie du complot, mais plutôt que c’est bel et bien ce qui se profile à l’horizon… L’ANSM défend l’industrie pharmaceutique, l’Etat l’industrie du tabac, car il semble bien que cette méthode soit très efficace !
    Je suis une grande fumeuse depuis de longues années, et j’ai réussi en 2 jours à passer de 20 cigarettes minimum à 6 ! Sans trop de symptômes de sevrage, avec pas mal de sérénité…
    Ma liberté est déjà atteinte par ma dépendance, je refuse qu’elle le soit par cette nouvelle machination…
    Merci aux scientifiques et aux médecins fidèles à Hippocrate !

  2. bravo au professeur molimard!
    esprit libre dans un monde dans un monde régi par les lobby du tabac et de l’industrie pharmaceutique!!!!
    fumeuse depuis 30 ans je me suis arrêté de fumer du jour au lendemain grâce à la cigarette électronique sans souffrance, sans manque!!!
    par quel miracle?
    l’efficacité de cette merveilleuse innovation qu’est la ecig!
    pourquoi une invention aussi formidable suscite t’elle autant de réticences?
    certains professionels ont ils peur???????

  3. Comme ces dames je suis un gros fumeur (25 années de tabagisme intensif) qui, après avoir sauté le pas un peu sur un coup de tête pour cause d’avoir vraiment envie d’arrêter de cracher mes poumons tous les matins, m’étonne encore d’avoir lâché « la tueuse » en moins de 24h suite à mon premier contact avec une ecig ! Et dois-je comme tout le monde insister sur ce qui devient une véritable « tarte à la crème » dans les discussions à propos de la cibiche des Jedis ? A savoir que je ne tousse plus, j’ai de nouveau du souffle et blah et blah et tutti quanti…
    Le cynisme de nos « dirigeants » m’a depuis des années poussé à le devenir moi-même, cynique. Mais là trop c’est trop. Ce n’est plus du cynisme. A vrai dire je ne trouve pas le terme juste.
    Je dirais juste qu’il est écœurant (à gerber ?) de constater que le fond du sujet – malgré tous les beaux discours de santé-publique – reste le profit, et que ceux qui sont en place aujourd’hui ne sont que les maillons actuels d’une longue chaine, elle-même mise en place il y a des années et pour longtemps par ceux qui ont VRAIMENT du pouvoir. Du coup on entend ces temps-ci de tels trucs (émanant de « spécialistes ») que l’on se demande s’il ne vaudrait pas mieux être sourd…

    • Merci de m’indiquer le nom d’un des produits que vous utilisez, car pour ce qui me concerne, je n’ai pas trouvé le produit qui me retire partiellement l’envie de la cigarette classique

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