Adolescence, lien entre tabagisme et E-cigarette : une étude fallacieuse

Campagne contre le tabagisme en Corée du Sud

Campagne contre le tabagisme en Corée du Sud

Après une enquête récente qui indiquait que de plus en plus de jeunes avaient essayé la cigarette électronique aux États-Unis, voici qu’une étude sur des adolescents coréens conclut que « les adolescents qui essayent d’arrêter de fumer ont plus de chance de se mettre à la Cigarette Electronique que les autres mais on moins de chance de ne plus être fumeur, ce qui suggère que la E-cigarette a tendance à réduire plutôt qu’améliorer les chances d’arrêt ». Un peu sceptique face à cette affirmation, je me suis procuré l’intégralité de l’article paru dans le Journal of Adolescent Health (accepté en novembre 2013). Je vous livre mes conclusions sur une simple analyse de la méthodologie statistique mise en œuvre par les auteurs et l’interprétation qu’on peut scientifiquement en faire. Il me semble que leur conclusion sur le lien entre tabagisme et E-cigarette chez les jeunes est clairement fallacieux.

Les hôpitaux tuent : il faut les fermer !

Fermer les hôpitaux pour sauver des vies ? Pas sûr...

Fermer les hôpitaux pour sauver des vies ? Pas sûr…

Vous pensez que j’ai perdu la tête ? Mais pourtant c’est une évidence, regardez les statistiques. Les gens ont une probabilité beaucoup plus importante de mourir quand ils passent une nuit à l’hôpital ! D’ailleurs les médecins qui font des gardes risquent systématiquement leur vie. Si on fermait les hôpitaux, nul doute qu’on sauverait des vies. Bien entendu dit comme ça, sans aucune justification statistique ça prête à sourire. Mais en prenant une base de données, en faisant un petit modèle économétrique avec écart-type, P.value, intervalles de confiance et tout le tralala, ça paraîtrait plus sérieux. D’autant plus qu’en choisissant bien son modèle on montrerait sans aucune difficulté que la probabilité de mourir est plus forte lorsqu’on dort dans un hôpital. Bien sûr c’est totalement absurde, mais c’est exactement l’erreur (volontaire ou non) qui a été faite dans l’article récent paru dans le Journal of Adolescent Health : confondre causalité et corrélation.

Résumé de l’article sur les liens entre tabagisme et Cigarette Electronique chez des adolescents coréens

Titre : Electronic Cigarette Use Among Korean Adolescents: A Cross-Sectional
Study of Market Penetration, Dual Use, and Relationship to Quit Attempts
and Former Smoking

Auteurs: Sungkyu Lee, Rachel A. Grana, et Stanton A. Glantz (Centre de recherche sur le tabagisme, Université de Californie – San Fransisco).

Résumé : Comme partout dans le monde, les Cigarettes Electroniques (E-cigarette) sont commercialisées en Corée du Sud, notamment en tant qu’aide pour arrêter de fumer. Nous avons évalué la prévalence de l’usage de la Cigarette Electronique chez les adolescents coréens et la relation entre l’utilisation de la e-cigarette et le tabagisme récent ( 30 derniers jours) , la consommation journalière en cigarettes, les tentatives d’arrêter de fumer des cigarettes classiques, et l’arrêt du tabac.

Méthodes : Les données de 2011 de l’ Enquête Korean Youth Risk Behavior Web-based contiennent 75 643 élèves âgés de 13-18 ans, lesquels ont été analysés avec une régression logistique.

Résultats : Un total de 9,4% ( 8,0% consommateurs dit doubles qui ont déjà essayé la cigarette électronique et le tabac et 1,4% de personnes ayant déjà testé la Ecigarette mais jamais fumé) des adolescents coréens ont déjà utilisé des Cigarettes Electroniques et 4,7% l’utilisaient sur les 30 jours qui précédaient leur réponse à l’enquête (3,6% de doubles utilisateurs et 1,1% utilisant uniquement la ecigarette). [On appellera ces derniers « fumeurs récents ».] Après contrôle des données démographiques, les fumeurs actuels étaient beaucoup plus susceptibles d’utiliser les e-cigarettes que les non-fumeurs. Parmi les fumeurs actuels, ceux qui ont fumé plus fréquemment étaient plus susceptibles d’être des utilisateurs actuels d’e-cigarette. Les chances d’être un utilisateur d’e-cigarette étaient 1,58 fois (intervalle de confiance à 95% : 1,39 à 1,79 ) plus élevées chez les adolescents qui avaient fait une tentative d’arrêt du tabac que pour ceux qui n’en ont jamais fait. Rares sont les adolescents qui avaient arrêté de fumer et continuaient d’utiliser récemment la cigarette électronique ( odds ratio de 0,10 avec un intervalle de confiance de 0,09 à 0,12 ).

Conclusions : Certains adolescents coréens réagissent peut être aux publicités qui prétendent que les e- cigarettes sont une aide à l’arrêt du tabac : ceux qui avaient fait une tentative d’arrêter de fumer étaient plus susceptibles d’utiliser les e-cigarettes, mais ils étaient également moins susceptibles de ne plus fumer. L’utilisation de la E -cigarette est fortement associée à un usage plus important de la cigarette classique.

Implications et contributions de l’étude : Les Cigarettes Electroniques sont commercialisées comme une alternative au tabac et comme une aide à arrêter de fumer.  Pourtant, des adolescents coréens utilisent à la fois la cigarette électronique et la cigarette classique. Les adolescents qui ont essayé d’arrêter de fumer sont plus susceptibles d’utiliser les e-cigarettes, mais moins susceptibles de ne plus fumer, ce qui suggère que les e-cigarettes inhibent plutôt qu’elles améliorent le sevrage.

Pourquoi cette étude sur le lien tabagisme/Cigarette Electronique chez les jeunes est-elle fallacieuse ?

J’ai lu attentivement l’intégralité de l’étude (payante sur ce lien). L’étude est plutôt bien menée cependant il n’y a aucune justification de la dernière phrase « ce qui suggère que les e-cigarettes inhibent plutôt qu’elles améliorent le sevrage » qui a autant de valeur scientifique que « la probabilité de mourir sur les lits d’hôpitaux suggère que les hôpitaux sont dangereux pour la santé ». Il y a une corrélation, mais pas de causalité. Cela signifie qu’on peut trouver un lien entre ces éléments sans que l’ont puisse pour autant dire que l’un implique l’autre. Il y a différents cas de figure possible pour comprendre ces notions.

Par exemple, un exemple basique est : le nombre de parapluies ouverts dans une ville est corrélé avec les précipitations. Il y a corrélation entre ces deux évènements. Le bon lien de causalité est « pluie » implique « parapluie ouvert ». Une causalité fausse serait bien entendu « les parapluies attirent la pluie ».

Faut-il fermer les hôpitaux pour réduire le nombre de morts ?

Faut-il fermer les hôpitaux pour réduire le nombre de morts ?

Mais revenons au cas des hôpitaux. Comme je l’expliquais si on modélisait la probabilité de mourir par une régression logistique avec tout plein de variables (âge, sexe, diplôme,…) et le fait de dormir dans un hôpital MAIS en en omettant certaines variables capitales comme être en phase terminale d’une maladie ou avoir été victime d’un accident de la route moins d’un jour avant etc…on obtiendrait le résultat que dormir dans un hôpital augmente la probabilité de mourir (corrélation) toute choses égales par ailleurs (sur les variables de contrôle introduites). Mais cela n’implique pas (causalité) que si on va dormir dans un hôpital va nous faire mourir pour autant. Il y a ce qu’on appelle un problème d’endogénéité liée à un biais de sélection et la régression si savante que l’on vient de faire est totalement fallacieuse.

Un livre des livres d'économétrie de référence

Un livre d’économétrie de référence

Techniquement, des variables omises qui expliquent à la fois le phénomène étudié (ici la mort) et la variable d’intérêt (ici le fait de dormir dans un hôpital) n’étant pas explicitement identifiées dans la régression, l’hypothèse fondamentale d’indépendance des résidus avec les variables de contrôle n’est pas vérifiée. Dès lors, les estimations de la régression sont totalement faussées et il n’y a pas de causalité ! Pour y remédier, des techniques économétriques existent, mais sont beaucoup plus délicates à mettre en œuvre que ce qui a été fait dans cette étude et que n’importe quel étudiant en statistique peut faire en quelques heures. Il faudrait par exemple être en mesure de pouvoir faire une sélection aléatoire des individus (expérience naturelle contrôlée) ou pourquoi pas s’appuyer sur une méthode des variables instrumentales (sous la condition de trouver des instruments satisfaisants, ce qui est souvent très délicat). Autre possibilité s’appuyer sur des données longitudinales (donc pas transversales), on pourrait alors comprendre l’enchainement des évènements et peut être établir une causalité (exemple : les parapluies sortent après la pluie donc « pluie » implique « parapluies »).

Dans le cas des hôpitaux, le biais de sélection est évident, les personnes qui sont hospitalisés ne sont pas des personnes en pleine forme. Dès lors il est normal qu’elles meurent plus.

Dans le cas de l’étude sur les adolescents coréens, il est tout à fait possible que les adolescents qui sont passés à la cigarette électronique étaient justement ceux qui fumaient le plus, ceux qui avaient le plus de mal à arrêter de fumer, les plus dépendants au tabac. Ce n’est pas une hypothèse délirante non ? Du coup, ce n’est pas incroyable non plus que même avec l’appui de la cigarette électronique, ces adolescents ne décrochent pas plus facilement que ceux qui fument une fois par hasard. Il est même possible qu’ils aient réduit leur consommation de cigarette, mais qu’elle demeure plus importante que celle des autres fumeurs. Le lien entre tabagisme et E-cigarette est même peut être inverse de celui suggéré par l’étude…Et puis quel matériel a été utilisé. Le matériel correct était à des prix certainement prohibitifs pour les ados. Peu de chance qu’ils aient vapoté sur une Cigarette Electronique Ego.

Les auteurs ont fait une étude mais voulaient une conclusion sexy ou alors partait avec un a priori que les données ont confirmé (à leurs yeux). Comment une étude pareille a-t-elle pu être validée dans une revue scientifique ? En fait, l’étude est globalement correcte, il n’y a que la conclusion qui est douteuse. Les auteurs écrivent même dans les limites de leur travail : « Parce que l’enquête KYRBWS est constituée de données transversales, la causalité de nos conclusions ne peut être établie ». C’est effrayant car c’est pourtant ce qu’ils font ensuite. Or qui va aller acheter cet article pour comprendre leurs conclusions ? Qui a les notions économétriques pour le faire ? Cette étude est dans la lignée des interprétations qui ont été faites de l’article du Professeur Dautzenberg que j’avais pas mal critiqué à l’époque : à lire ici.

Au passage, si certains ont envie de s’amuser, la base de données des adolescents coréens est disponible ici. Si vous ne l’avez pas, le logiciel statistique libre R est tout simplement phénoménale pour faire de l’économétrie relativement simplement à condition d’avoir de bonnes bases. Pour cela je vous invite à récupérer des cours de l’école d’économie de Toulouse qui délivre l’une des meilleures formations dans le domaine en France.

Espérons que des études un peu plus honnêtes intellectuellement sortent bientôt sur ce sujet qui mérite bien d’être étudié car il est étroitement lié à l’interdiction de la cigarette électronique chez les jeunes !

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Sylvain Filatriau

 

 

 

 

 

 

 

 

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